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du 24 novembre
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TRAJECTOIRE : Coup de chapeau à Bernadette Lafont


Liste des films proposés


Présentation


Première égérie de la Nouvelle Vague, elle incarne une des trajectoires les plus drôles, libres et audacieuses de tout le cinéma français.
Depuis ses débuts, elle se joue des "frontières" et, de Garrel ou Eustache à Mocky et Chabrol, affirme haut et clair que le cinéma est une joie...


Rigoureuse Bernadette


par François Truffaut

C’est toujours avec émotion que je retrouve Bernadette Lafont, son nom ou son visage, sa silhouette fixée dans un magazine ou son corps ondulant dans un film car, bien que je sois son aîné, nous avons débuté le même jour de l’été 1957, elle “ devant ” la caméra, moi “ derrière ”. Le titre du film inscrit sur le clap était les Mistons. Le cinéma tenait Bernadette Lafont et ne la lâcherait plus. Vingt fois, trente fois je l’ai revue sur l’écran artiste fantaisiste et rigoureuse en même temps, jamais démagogique, droite chandelle jamais vacillante, toujours vaillante, jamais éteinte. Quand je pense à Bernadette Lafont actrice française, je vois un symbole en mouvement, le symbole de la “ vitalité ”, donc de la vie.

Pour le “ Studio 43 ”, 1984

Merci, Bernadette


par Jacques Doniol-Valcroze

La fin des années 50, les bureaux des Cahiers, quelques jeunes acteurs, inconnus ou presque, y viennent traîner un peu, bavarder, Jean-Claude Brialy, Gérard Blain… et Bernadette. Elle n’a pas vingt ans, elle va ou vient de tourner Les Mistons. Elle a encore une pointe d’accent, autour d’elle flotte l’air parfumé des jardins de la Fontaine, de la tour Magne, des mazets dans les garrigues au-dessus de Nîmes. Elle est belle, gentille, drôle, séduisante comme son Midi.
1959, après le Beau Serge et À double tour de Chabrol, elle est devenue la jeune vedette de la Nouvelle Vague et joue dans mon film, l’Eau à la bouche. Dans un incroyable château baroque, construit en 1900 sur une colline pelée près de Perpignan, on tourne ce marivaudage à qui Gainsbourg donnera sa première musique de film. Bernadette forme avec Michel Galabru le couple soubrette-valet. Couple inattendu et pourtant étrangement harmonieux. De la drôlerie fâchée de l’un et de la spontanéité moqueuse de l’autre naît un charme unique. Bernadette traverse l’histoire avec grâce, ironie, nonchalance et dignité.
Je me souviens de sa longue course ascendante dans les spirales d’un escalier monumental semant derrière elle ses vêtements ancillaires ; la caméra tournait avec elle qui était à la fois la pudeur et la séduction. Sur le papier, c’était discutable, tourné par elle, c’était magique. Merci Bernadette.


Bernadette mon amour,


par Philippe Garrel

Tu te souviens de notre chambre dans ce motel d’Hyères ? Une nuit, je t’ai attendue dans la voiture et tu es montée taper Chabrol de cinquante sacs.
On a pris la route pour l’Allemagne, à huit dans un bus Volkswagen. On a croisé des tanks avant la frontière, on était mai 68, tout était perdu, sauf le cinéma, mais le cinéma on en avait plus rien à foutre. On s’est remis à faire un film dans la banlieue de Munich, Le Révélateur, ça s’appelait.
Maintenant Jean est parti, il nous a laissé La Maman et la Putain. Moi je veux rester encore ; on sait jamais, si ça repasse, le film sur la révolution…
J’ai revu Les Mistons. Il y a un truc qui est sûr, c’est que tu vas pas nous lâcher pour Hollywood.
Je t’aime toujours

L, pour
lumière du Midi, dans la banlieue de Vincent mit l’âne et ses pelouses de céramiques
A, pour
ardeur, quand on a des petits désirs, des pensées mornes, des ambitions frigides
F, pour
folie et facétie, femme, fille, et fleur à la boutonnière
O, pour
oui, et l’odeur ocre de l’ogre oto-rhino-laryngologiste
N, pour
non
T, pour
thym, thé à la menthe, torride et tison
Puis, Bernadette, pour qu’elle fasse oublier Soubirous en suscitant, dès qu’il fait noir, son authentique apparition.

Pierre Zucca


Ces textes ont été extraits du livre de Bernadette Lafont, le Roman de ma vie, Flammarion, 1997


BERNADETTE


par André S. Labarthe

Quelque part dans le nord des Deux-Sèvres. C’est la nuit, une nuit claire, bien cadrée comme le veut le cliché, avec sa lune de lin blanc et ses étoiles innombrables. Une vraie nuit de carte postale.
Sur cette scène banale, deux personnages devisent en cheminant le long d’un champ de tournesols. La conversation est vive. Grands gestes, éclats de voix, rires, avancées précipitées, reculs. Hommage à Diderot ? Allez savoir ! Sur leur passage les tournesols inclinent leurs têtes et semblent regarder leurs pieds.
Les personnages, je les connais bien. Il y a moi d’abord, et puis moi. Nous étions entre nous. Avant de leur laisser la parole et pour prévenir tout risque de confusion, nous sommes convenus tous deux de nous nommer par nos initiales. Je serais S tandis que moi je serais A. Ou vice-versa, c’est la loi du genre.
Quant à savoir qui de nous allait ouvrir le feu, le sort en déciderait. Pile : A.Face : S. Je sortis vainqueur de l’épreuve.


X


- Mon cher A, vous avez accepté de parler de Bernadette. Pourquoi ? Qu’est-ce qui vous en donne le droit ? Vous n’êtes ni son père, ni son frère, ni son psychiatre, que je sache.
- Je suis mieux que cela : étant son spectateur je suis son partenaire. Je sais bien que le corps que j’avais en 1957, à l’époque des Mistons, n’est pas celui qui vous parle, mon cher S, mais il en était le miroir anticipé.
- Comment ça ?
- Vous avez la mémoire courte. Qu’était le cinéma pour vous dans ces années-là ?
- C’était Renoir, Bunuel, Rossellini, Bergman… Et Truffaut, Chabrol, Godard, Rohmer…
- Vous mentez. Vous êtes la victime tardive de la politique des auteurs, c’est-à-dire de la Cinémathèque, des Cahiers du cinéma et de l’Université réunis. Non, ce n’était pas ça, pour vous, le cinéma.
- C’était quoi ?
- Les filles. Le cinéma vous a appris à courir les filles. Chose d’importance à l’âge que nous avions ! N’oubliez pas que nous ne disposions ni de la télé ni du DVD. Nous en étions à Lascaux ! Nous nous faufilions dans les salles obscures comme dans des chambres à coucher. Un lit ouvert nous attendait, collé au mur du fond. Nous allions ainsi d’un crépuscule à l’autre, d’une rive à l’autre de ce fleuve de feu qui nous rongeait, tandis que la lune déversait à nos pieds une flaque de lait bleu dont le premier rayon du soleil effaçait jusqu’au souvenir. Au petit-lait du jour, écrivait un poète qui passait par là. Ce que je voudrais vous faire comprendre, mon cher S, mais vous le pressentez, c’est qu’en courant ainsi d’une fille à l’autre, nous découvrions qu’un film est aussi, est d’abord, ce qui s’écrit avec des corps. Et puisque, de ce point de vue, les cinéastes sont des hommes ou des femmes comme vous et moi, ces corps sont sexués. De là à affirmer que l’histoire du cinéma serait avant tout l’histoire des corps qui occupent les écrans…
- Je vous entends bien, mais vous deviez m’entretenir de Bernadette. Et d’abord de quels corps parlez-vous ?
- De tous les corps.
- De tous les corps ?
- Oui, je dis bien : de tous les corps… Sauf du corps enseignant, bien entendu. Vous le savez bien, trop de lumière affaiblit les images. Ce qui est arrivé à Lascaux devrait inciter les enseignants à rester de discrets porteurs de torches. Souvenez-vous : “ Au siècle des lumières qui est le nôtre, un véritable encyclopédiste, un novateur, doit agiter des flambeaux d’ombre. ” J’ose à peine vous dire qui a écrit cela, je risque de perdre quelques amis.
- Vous vous faîtes une drôle d’idée de vos amis. Allez, courage, de qui s’agit-il ?
- De Roger Nimier. Mais revenons à notre propos.
- Bernadette ?
- Plus tard. Nous en étions aux corps des filles.
- Vous en avez connu beaucoup ?
- Autant qu’il y a d’étoiles au-dessus de nos têtes. Et de toutes sortes : des petites et des grandes, des grosses et des maigres, des brunes et des blondes, des blanches, des noires, des jaunes, des vertes, non, pas des vertes, mais des pas mûres…
- Vous pensez sans doute que cette diversité vous sauve du grief de pédophilie ?
- Je ne fais qu’entrouvrir une porte qui donne sur l’infini. Il faudrait le regard aveugle de Borges pour décrire ou tenter de décrire ce que vous appelez diversité qui n’est qu’un premier pas vers l’infortune qui guette Don Juan. Le vertige du collectionneur, approché par Truffaut dans L’Homme qui aimait les femmes, n’est pas si étranger à ce que cherche à produire Borges ou à ce qui s’impose au spectateur de cinéma. Il est certain que dans tous les cas la déception est au rendez-vous. Ou, plutôt, que c’est l’inéluctabilité de la déception qui fonde et fait le prix de l’expérience. “ La Bibliothèque de Babel est un texte insuffisant ” notait Ibarra, pointant le génie de Borges. Vous conviendrez, mon cher S, qu’on pourrait en dire autant de ce Bordel de Babel qu’est le cinéma tel que nous l’évoquons.
- Et Bernadette, dans ce bordel ?
- Que vous êtes impatient ! Bernadette fait partie de ma biographie. Ça vous fait rire ?
- Euh oui, non…
- Quel âge aviez-vous en 1957 ? Ne me répondez pas, j’ai sensiblement le même âge. Alors vous ne pouvez pas ne pas avoir aperçu, sur les pentes du jeune cinéma d’alors, une jeune fille qui roulait à bicyclette, jambes nues et poitrine conquérante. Eh bien la voilà, votre Bernadette, à l’heure où elle déboulait sur les écrans.
- Pourquoi votre Bernadette ?
- Disons notre, vous avez raison, car nous nous la partagions comme, quelques années plus tôt, nous nous étions partagé BB, vous vous souvenez ? Oui, je sais, partager, le mot est faible. J’en vois bien un autre plus approprié, mais il manquerait de précision. Convenez, du moins, que ce n’est pas Marthe Richard qui a fait fermer les bordels. Ce sont les frères Lumière.
- Comme vous y allez !
- Cela a pris du temps. Plus d’un demi-siècle, au bas mot. Mais lorsque BB apparaît, au milieu des années 50… Wooaah !
- Que voulez-vous dire ?
- Que cela nous changeait des filles sans âge qui hantaient jusque-là notre imaginaire. Revoyez les films : quel âge a Garbo, quel âge a Marlène ? Les studios fabriquaient des miroirs de fête foraine où se reflétaient à l’infini des visages sans rides, des corps sans chair, des voix sans timbre.
- Vous me servez là un plat sans sel, cher A, ça m’étonne de vous. Tant de lieux communs !
- Relisez Paulhan et Klossowski, mon cher S. Voulez-vous être compris ? Le lieu commun est la voie royale. Reste à deviner où il nous conduit. Et d’ailleurs…
- Permettez-moi de vous interrompre, le temps nous est compté…
- Soit. Où en étais-je ? Ah oui, toutes ces filles en celluloïd… Nous avons vécu la coupure, mon cher S. Que vous le vouliez ou non il y a un avant et un après BB comme il y a un avant et un après À Bout de souffle.
- Affaire de génération. Ce n’est pas nouveau.
- Vous n’y êtes pas du tout. Lorsque BB surgit, elle surgit du néant. Elle n’a pas de passé, elle ne prolonge pas une longue lignée d’ancêtres. Elle ne tire pas des traites sur l’avenir. Quel avenir ? Elle a la durée de vie d’une allumette ! Elle bondit hors du temps et s’installe dans l’instant.
- Mais BB c’est aussi Vadim. Vous ne parlez pas des cinéastes. Vous ne les aimez pas ?
- Vadim a inventé BB, tout le monde s’accorde là-dessus. Mais qui en a dressé l’inventaire ? Ce n’est pas Vadim, c’est Godard dans le Mépris. Vous revoyez la scène, je suppose. BB, nue, à plat ventre sur ce qu’il faut bien appeler une table de dissection. À ses côtés, Michel Piccoli dans le rôle de la machine à coudre. BB ouvre son parapluie : “ Tu vois mes pieds dans la glace ? Tu les trouves jolis ? ” et d’énumérer dans l’ordre : les chevilles, les genoux, les cuisses, les fesses, les seins, les épaules, la bouche, les yeux, le nez, les oreilles… Que fait Godard dans cette opération de chirurgie sémantique ? Il agit comme Bellmer avec sa Poupée : il désarticule le corps de BB comme on désarticule une phrase. Il fabrique un vocabulaire.
- Avec lequel il pourra construire de nouvelles phrases…
- Lui ou un autre. Vous voyez : le cinéma s’écrit avec des corps ou des fragments de corps. Qu’est-ce qui a tellement intéressé les cinéastes lorsque apparaît Bernadette dans les Mistons en 1957 ?
- Enfin Bernadette ! Je pensais que vous faisiez une fixette sur BB.
- BB a le privilège de l’antériorité ! Avec Bernadette c’est un autre corps qui s’offre au spectateur. Un autre corps, c’est-à-dire un autre regard, un autre sourire, une autre bouche, une autre voix. Mais aussi une autre gestuelle, une autre façon de marcher, de bouger, de se tenir. Bref, un autre système de pensée. Bernadette ajoute une goutte de poison à l’innocence de BB. De poison : je veux dire de conscience. Et c’est tout naturellement Chabrol avec son complice Gégauff qui va établir l’inventaire de ce corps nouveau, comme disent les chimistes, avec deux films que je vous invite à revoir toutes affaires cessantes, mon cher S : les Bonnes Femmes et les Godelureaux. Deux bides historiques, aussi scandaleux en leur temps que le fut Olympia de Manet en 1865. Donc vous voyez, ce qui s’est passé avec BB, de Vadim l’inventeur à Godard le taxinomiste, se répète avec Bernadette, de Truffaut à Chabrol. Truffaut invente Bernadette, Chabrol et Gégauff la mettent en pièces. Avec cette difficulté supplémentaire que chez Bernadette le double jeu est une seconde nature. Double sourire, double regard, ironie de la parole. J’ai l’habitude. Quand elle me dit bonjour, je sais qu’elle veut dire : je te vois venir. Alors on joue à deux.
- À trois si vous voulez bien, mon cher A.

A.S.L.

Liste des films proposés


Les Mistons (François Truffaut, France, 23’, 1958) + le Beau Serge (Claude Chabrol, France, 1h 38, 1959)

L’Eau à la bouche (Jacques Doniol-Valcroze, France, 1h 28, 1960)

Photoflash. Bernadette Lafont (André S. Labarthe, France, 10’, 1986) + Les Godelureaux (Claude Chabrol, France, 1h 42, 1961)

Le Révélateur (Philippe Garrel, France, 1h, 1968)

Piège (Jacques Baratier, France, 42’, 1968) + la Ville-bidon (Jacques Barratier, France, 1h 20, 1969-1974)

L’Avatar botanique de Mademoiselle Flora (Jeanne Barbillon, France, 14’, 1965) + L’amour c’est gai, l’amour c’est triste (Jean-Daniel Pollet, France, 1h 35, 1968-71)

Marie et le curé (Diourka Medveczky, France, 35’, 1967) + Paul (Diourka Medveczky, France, 1h 32, 1969)

La Fiancée du pirate (Nelly Kaplan, France, 1h 47, 1969)

Les Stances à Sophie (Moshé Mizrahi, France, 97’, 1970)

Une belle fille comme moi (François Truffaut, France, 1h 38, 1972)

La Maman et la Putain (Jean Eustache, France, 3h 40, 1973)

Zig Zig (Laszlo Szabo, France, 1h 30, 1975)

Vincent mit l’âne dans un pré (et s’en vint dans l’autre) (Pierre Zucca, France, 1h 47, 1975)

Noroît (Jacques Rivette, France, 2h 10, 1976)

La Tortue sur le dos (Luc Béraud, France, 1h 50, 1978)

Le Larron / Il ladro (Pasquale Festa Campanile, Italie/France, 1h 50, 1979)

Certaines nouvelles (Jacques Davila, France, 1h 37, 1980)

Deux verveines et l’addition (Gilles Pujol, France, 16’, 1996) + Inspecteur Lavardin (Claude Chabrol, France, 1h 40, 1986)

Les Saisons du plaisir (Jean-Pierre Mocky, France, 1h 28, 1988)

Nous sommes tous encore ici (Anne-Marie Miéville, France, 1h 20, 1996)

Les Petites Couleurs (Patricia Plattner, France-Suisse, 1h 34, 2002)


La Maman et la Putain
cliquez pour agrandir l'image La Maman et la Putain
(Jean Eustache, France, 1973)

Les Petites couleurs
cliquez pour agrandir l'image Les Petites couleurs
(Patricia Plattner, France-Suisse, 2002)

Une belle fille comme moi
cliquez pour agrandir l'image Une belle fille comme moi
(François Truffaut, France, 1972)